Lettre à un médecin catholique

Publié le 29 Août 2008

Je voudrais m’adresser aujourd’hui à vous qui êtes confronté à l’absurdité de la souffrance et au mystère de la mort avec un regard de technicien. Si je me permets cette audace, c’est parce que nous croyons, vous médecin et moi malade, à un Dieu créateur de toute vie et source et fin de tout bien. Il nous arrive de nous taire devant ce qui nous dépasse et, avant d’être dominé par la révolte ou la peur, de nous mettre à genoux. Ayant rarement l’occasion d’un échange spirituel quand je croise un de vos confrères à l’hôpital ou en ville, je me présente à vous.

J’ai, au cours de mon adolescence, abusé d’une liberté sans règle à me consumer en consommant du plaisir dans une quête désespérée. J’y ai contracté le sida, à l’époque ou le corps médical était abasourdi par cette épidémie aussi meurtrière qu’inédite. Depuis, heureusement, vous avez trouvé des traitements efficaces grâce auxquels, en partie du moins, je peux vous écrire aujourd’hui.

Pourtant un malaise semble s’installer quand on rappelle que cette infection, liée à des pratiques désordonnées, est tout à fait évitable par un changement de comportement.

La seule morale acceptable serait-elle de limiter les risques et d’accepter passivement de subir par résignation fataliste une sexualité désordonnée?

Une mentalité contraceptive et abortive a trompé nos contemporains, contribuant à aggraver leur solitude affective avant de les laisser assumer seuls les mauvais conseils de ceux qui enfermaient l’amour dans leur peur de la vie.  

N’y a-t-il pas là une confusion du rôle du médecin qui est de protéger et soigner, pas de dire le bien et le mal? Surtout quand on ne peut ni pardonner ni réparer les conséquences.

Je fais partie des personnes qui ont enfin compris, après bien des échecs, que l’amour avait bien trop d’importance pour le réduire à un jeu dangereux. J’ai donc, ignorant encore mon infection, évité de propager la mort. Des amitiés féminines m’ont appris la confiance et le respect.

Car la chasteté, ça tient la route. C’est même le chemin d’une authentique liberté de pouvoir choisir d’aimer en confiance au lieu de subir sa nature en se résignant à jouir dans la peur.

Pourquoi alors imposer à tous un discours dévalorisant, réducteur et mensonger ? Vous savez bien qu’aucune garantie sérieuse ne peut exister quand la confiance a disparu?

Pourquoi réduire les personnes qui s’adressent à vous à leurs échecs plutôt que de leur donner les moyens de se dépasser et d’en sortir?

J’ai une petite idée à ce sujet. Je vous la livre pour ce qu’elle vaut.

Avant existait une morale naturelle qui guidait les êtres humains à travers leurs passions pour contribuer à rendre possible une vie en société. Cette morale était issue de l’ordre naturel. Elle avait vocation à nous rassembler au-delà de nos convictions religieuses. La loi naturelle est la loi non écrite régissant les comportements humains et que résume le décalogue.

Elle a été jugée indigne, par certains rêveurs, d’un homme décrété apte à décider ce qui était bon pour lui. Cet idéalisme n’a réussi qu’à rendre l’homme esclave de ses désirs, dépendant du désir de l’autre et des promoteurs de la morale hygiéniste. Et il assume pourtant toujours seul ses mauvais choix.

Parallèlement, les clercs se sont effacés, adhérents aux idées nouvelles ou priés de ne pas y faire obstacle. La laïcité s’est transformée en machine de guerre contre le bon sens.

La nature ayant horreur du vide, la science médicale s’est retrouvée le seul recours aux carences d’une liberté sans règles et privée du secours de la grâce.

L’être humain a cessé d’être le centre et le but de la médecine, il est devenu un instrument. Chosifiés, instrumentalisés, l’âme et l’esprit se sont avérés encombrants.

Je suis passé d’une santé insolente et d’un avenir prometteur au quotidien du malade incurable qui dépend des autres et n’a plus de certitude.

Sinon d’être encore en vie, mais pour combien de temps?

Entouré d’amour, j’ai pu me battre malgré toutes les petites contrariétés quotidiennes, l’humiliation de ma déchéance, les difficultés à ne pas être infantilisé et maintenu dans l’ignorance de mon état réel, avec le poids des infections sur mon corps déjà si affaibli.

Sans l’humanité du personnel médical, cela serait vite devenu insupportable. Car tout prend vite des proportions énormes que nous subissons sans pouvoir nous défendre. Un problème insignifiant devient vite un fardeau. Eux savent et font, nous, nous devons accepter sans protester. Et encore, j’étais lucide et capable de réagir.

Seul, livré à moi-même, sans un complot d’amour qui m’a quasiment porté et montré le chemin de la vie, réconforté jour après jour, j’aurais vite sombré dans la résignation, le silence, la révolte.

Combien de malades livrés à eux-mêmes, de familles dépassées se sentant coupables de cette souffrance qui s’éternise, de médecins à qui il est demandé l’impossible, quasiment comme un droit?

Gardons-nous bien de juger des intentions, nous ignorons la détresse cachée, les pressions subies, les peurs des uns et des autres.

Pourtant, qui peut prétendre qu’un incurable veut mourir, que sa vie n’a plus aucun sens? Pour moi, elle a vraiment retrouvé son sens, sa saveur, sa finalité à ce moment-là. Quand vous pouvez la perdre, que tout doit se gagner jour après jour sans jamais être acquis, là vous comprenez que ça a de la valeur. Quand les infections reviendront, que les traitements échoueront, il faudra se battre à nouveau.

Je le ferais encore parce que la vie en vaut la peine.
Mais si ceux que vous aimez souffrent devant vous, que les médecins n’osent plus croiser votre regard, il en faut peu pour baisser les bras. J’ai connu cette tentation.

Pourtant en moi gueulait une soif de vivre. Je redécouvrais la saveur de la vie, la joie d’être aimé, ce n’était pas possible que ça s’arrête comme ça!

Le regard des autres ne m’a jamais condamné et je n’ai pas laissé la mort prendre le dessus. Le diagnostic toujours plus inquiétant des médecins, durant trois années, n’est pas parvenu à me décourager.

Plus je m’approchais de la mort et plus je me sentais vivant.

Un ami, malade du sida, est mort en 1995, lourdement atteint mais lucide jusqu’au bout. Lui qui était perdu et le savait rayonnait de joie et de paix parce qu’il se savait accompagné, entouré, aimé comme il était. C’est sa force qui m’a aidé à avancer.
Je crois que le problème est là. Nos contemporains ne s’aiment pas, n’aiment pas la vie comme elle leur est donnée. Ils rêvent d’une santé idéale, quasi-éternelle, d’une vie sans souffrance. Certains médecins croyant tout maîtriser et comprendre ne supportent pas ce qu’ils pensent être leur échec. En réalité, ils sont totalement ignorants de ce qui se passe dans une âme, dans la conscience d’un malade, là ou se joue le combat décisif. Suis-je encore digne de vivre, serais-je toujours aimé comme je suis, ceux qui m’aiment supporteront-il cette épreuve?
C’est cet accompagnement qui nous manque, cette acceptation d’une vie qui n’est pas comme nous voudrions, mais qui vaut toujours la peine d’être vécue comme elle est. Car même au cœur de la souffrance, à l’approche de la mort, de grandes choses se passent. Cela n’apparaîtra jamais au microscope et il n’y aura jamais aucun traitement pour ça. La médecine n’a donc pas compétence à décider si la vie a de la valeur ou non. Ne cachez pas derrière des sentiments généreux et de la compassion, votre propre souffrance qui vous dépasse, une quête de perfection impossible, voire l’orgueil de vouloir tout contrôler. Car le vrai débat sur l’avortement et l’euthanasie est éludé par l’émotion, les slogans idéologiques et un pouvoir médical abusif.

Soignez nous, aidez nous à vivre et à donner la vie sans vous substituer à nous, sans prétendre parler en notre nom. Et laissez-nous libre de vouloir de toutes nos forces continuer, aussi longtemps que possible, à vivre et à aimer.


Dominique Morin

Rédigé par François

Publié dans #Lettres et entretiens : Dominique Morin

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